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Mes p'tits billets... pas toujours doux !

Ce blog est dédié à mes rencontres, mes passions, et à ma si jolie ville, Albi, coeur d'Occitanie. Pour le plaisir du partage, de l'écriture et peut-être, le vôtre... celui de la lecture !

A demain peut-être.

Dès l'entrée de la maison, une odeur de café douce et voluptueuse m'enveloppe, rassurante et familière. La porte de la cuisine est entr'ouverte, laissant apercevoir une table s'offrant à la clarté d'une large fenêtre. Un bouquet de jonquilles dans un vase en cristal  anime la pièce d'une joyeuse lumière. Un poste radio, posé sur une étagère d'angle tout près d'un vieux téléphone beige à cadran circulaire, diffuse en douce quelques informations. La pendule ronde, au contour de bois assorti aux meubles, nous annonce qu'il est 15 h. Le temps est suspendu à ses fines aiguilles. Je suis là. Je vois maman assise, tout près du téléphone, un livre posé sur ses genoux, vêtue de sa robe de chambre en soie rose pâle. Ses cheveux d'argent son brillants, ses yeux verts sont fanés, entourés à présent de quelques jolies rides. Des sillons pour témoins de sa profonde tristesse. On dirait qu'elle attend. Le café fume dans la tasse blanche. Elle le regarde, mais semble incapable d'aller jusqu'à lui. Elle l'a fait sans en avoir envie, pour servir les vieilles habitudes… Elle le prenait jadis avec ses parents, seule pause qu'elle s'attribuait entre lessives, repassage, nettoyage, préparation des repas, en attendant le retour des enfants. Elle est seule à présent, faible et malade. Ses parents sont partis habiter chez ma tante et y vivre leurs dernières années. Elle est désormais incapable de s'en occuper, pas plus que de ses deux derniers enfants. Son mari est mort. Ses deux aînés ont quitté le nid. Il ne reste que mon frère et moi. J'ai 12 ans.

Mon cœur se serre. V le sait. Ce sera difficile, mais il faut le faire. Il faut y revenir à cette maudite nuit.

Tout à coup le ciel s'assombrit. La nuit entre ici par la grande porte, charriant avec elle les plus sombres angoisses. Il est 18 h 30. Mon père vient de rentrer du travail. Comme chaque soir,  Il pose sur mon front un baiser, une caresse sur mon visage. J'ai levé la tête vers lui comme à l'accoutumé, presque machinalement. Mon père est ma plus belle et ma plus tendre habitude. Depuis que maman est malade, il gère la maison en plus de ses journées de travail, il prépare nos repas, prend soin des fleurs et du jardin. Il est là du mieux qu'il peut. Il suit les traitements de maman, et puis, de temps en temps il part. Il part le soir. Il est politiquement engagé.

Papa est aussi grand que je l'aime. Papa… Que j'aime prononcer ce mot. C'est comme un nuage d'amour qui se pose sur moi, papa. 

Ce soir là, tu es parti. Pressé, tu devais vite rentrer pour dîner avec nous. Tu nous a embrassées, maman et moi et tu as quitté la maison. Tu as dit : " A toute à l'heure ! " avant de fermer la porte.

La nuit s'est épaissie. Pas de lune. Pas d'étoile ce soir-là. Une pluie fine mais dense et un blanc brouillard se sont invités. Vers 20 h, nous nous sommes inquiétés. Tu n'étais pas encore rentré. Maman a râlé un peu sur ton manque de ponctualité.  Quelques minutes plus tard, par la large fenêtre pas encore fermée, j'ai vu une lumière bleue lentement s'approcher. Sous le porche deux hommes attendaient. L'un d'eux a fait retentir la sonnette. Deux policiers, le plus jeune en uniforme, le plus ancien en civil. A leur vue, maman a paniqué. Elle a tout de suite senti le danger. J'avais ouvert la porte sur un drame. En quelques instants, ce soir-là, ma vie a basculé. Moi, la petite fille gâtée, aimée, pour la première fois, j'étais abandonnée. Ce soir-là, papa, tu es mort.

Les policiers nous ont expliqué que tu avais eu un très grave accident.  Maman criait très fort, elle hurlait. Sa voix raisonnait dans l'entrée, les murs la rejetaient. Ses cris stridents rebondissaient, m'agressaient, et j'entendais sans cesse sa voix tonitruer " il est mort, il est mort ! ". J'avais peur et mal. Je tremblais. Je n'ai rien dit. Rien. J'ai fait ce que papa aurait peut-être fait, j'ai donné à maman des cachets pour enfin la calmer. Ma mère s'est endormie arc-boutée sur son malheur. J'ai compris dans la nuit, que tout était fragile, que rien n'était acquis, que le bonheur venait de partir sans même prévenir. J'avais 12 ans ce soir-là. Non, j'avais 100 ans.

V. essaie de me parler. Elle est triste elle aussi. Elle connaît bien cette petite fille qui ne pleure pas, car c'est elle qui l'en empêche !

Rester debout, ne pas fléchir même si tout en moi est dévasté, fracassé, déchiré. Voilà ce que j'ai fait. Pour les autres au début, puis pour moi finalement. Ne pas ajouter de problème aux problèmes, accepter et avancer, la tête relevée sans traîner des pieds.

Le lendemain matin, mon frère et moi sommes allés choisir un cercueil, une croix, un épitaphe à inscrire sur la tombe de notre père. J'ai choisi une rose blanche prise au piège d'une résine bas de gamme, et nous avons fait noté : à notre papa sur un petit bloc de granit gris. Une croix et un épi de blé doré. Nous avons aussi choisi son funeste costume. Et parce qu'il était très beau dans son blouson de pilote, on a souhaité qu'il le porte. Dans la même matinée, Maman a retrouvé sa chère sœur. Elle l'a réconfortée. Mes deux frères aînés sont arrivés, dévastés. Nous nous sommes retrouvés tous les quatre comme des enfants perdus, les yeux rougis par une nuit trop longue et trop douloureuse, la poitrine serrée dans un étau de fer, nous tenant la main pour nous sentir unis.

Suite...

 

 

 

 

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