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Mes p'tits billets... pas toujours doux !

Ce blog est dédié à mes rencontres, mes passions, et à ma si jolie ville, Albi, coeur d'Occitanie. Pour le plaisir du partage, de l'écriture et peut-être, le vôtre... celui de la lecture !

A demain peut-être.

Le plan avait fonctionné à l'envers, pour mon plus grand bonheur. J'avais aperçu l'Humain qu'il aurait pu être si la guerre ne l'avait pas déformé, son ADN initial, sa vraie nature si seulement on s'était préoccupé tant soit peu de lui, de  sa santé mentale et morale… Il se serait peut-être réconcilié avec sa vie, la Vie. Mais aucune cellule psychologique n'avait été mise en place à l'issue de ce massacre colossal. Rien. Les familles, elles-mêmes, étaient si peu informées qu'elles peinaient à comprendre, lorsqu'ils rentraient, le mutisme dans lequel se réfugiaient leurs proches. On avait proposé des masques aux gueules cassées, des béquilles aux amputés, mais pas un seul regard pour les "chanceux" survivants. Ceux qui avaient traversé, comme par magie, ces trois dernières années de tuerie, étaient des miraculés, bénis par la grâce de Dieu. Qu'ajouter de plus à leur chance divine ? Il ne convenait pas alors de les plaindre, de les écouter ou bien simplement de les considérer. Ils avaient survécu, peu importe les conditions, et ils étaient là, décharnés, épuisés mais debout. Le monde entier s'est contenté de leur survie ne sachant pas que, derrière les frêles contours de leur corps, un esprit follement tourmenté menaçait leur stabilité psychique. Ils ne retrouveraient jamais le chemin de la paix, ils seraient à jamais enfermés dans les tranchées dans le sang et la haine, ils auraient pour témoin les regards de leurs amis morts, comme musique le bruit des bombes et des tirs de fusils, comme parfum celui de la  poudre à canons. Ils ne reviendraient jamais, ne sortiraient jamais de leurs tranchées, mais personne ne le savait. J'ai eu cette révélation en écoutant mon grand-père, en observant ses yeux, sa respiration étouffée par la peur. J'ai compris sa souffrance, son enfermement qui s'exprimait parfois dans ses excès de colère. J'ai compris son TOUT, son RIEN. Son trop-plein de haine et son vide abyssal de confiance et d'amour. 

Ce soir là, lorsque j'ai quitté son bureau, je lui ai dit que ce qu'il avait vécu était horrible et que j'avais peine à imaginer qu'on puisse s'en sortir vivant. Il m'a juste répondu, esquissant un demi sourire : "Crois-tu que je sois vivant ?"

J'ai refermé la porte sur sa question. J'en connaissais la réponse, mais je craignais de la lui donner. Il est descendu pour dîner en retard, le visage fermé. Il n'a pas dit un mot durant tout le repas, a mangé comme un automate, sans aucun plaisir, mangé pour survivre encore. Ce n'était pas le moment de lui dire qu'une boche viendrait bientôt bousculer son repos de soldat. J'ai donc remis à plus tard l'exécution de mon plan. 

Les jours ont passé, et même si je pouvais à présent imaginer qui avait été mon grand-père, je lui en voulais assez pour le sort qu'il avait réservé à ma mère et à travers elle à nous quatre, ses petits-enfants. Je trouvais en cela une forme d'injustice qui me dérangeait chaque jour un peu plus. Je me disais que si j'avais été à sa place, j'aurais voulu répandre l'amour, la paix et la joie non pas la colère et la haine. Du haut de mes 13 ans, je rêvais qu'il pourrait peut-être changer, qu'il était encore temps. Aussi, j'essayais de l'apprivoiser un peu chaque jour. Le professeur d'histoire venait de me rendre le devoir, et j'avais eu, pour une fois, une note plus qu'honorable. Je suis rentrée illico la partager avec mon grand-père à qui je la devais en grande partie. Il m'a semblé sensible à mon geste. Il m'a félicitée et je l'ai embrassé. J'avais fait bien plus que lui faire plaisir, je lui avais rendu les honneurs, à mon humble manière. J'ai pu constater dans les semaines qui ont suivi un léger changement de comportement à mon égard. J'en étais très fière. C'était l'occasion rêvée de passer au niveau 2 de mon plan. Je ne devais pas perdre le but de tous ses efforts. V venait chaque soir me le rappeler fermement.

J'entrepris alors de forcer la porte de son cœur, qu'il avait laissée entrebâillée depuis nos dernières discussions. Un soir où il me paraissait suffisamment disposé à l'échange, je luis parlai de ce que les jeunes allemands ressentaient quant à leur passé. Pour m'appuyer sur des faits concrets, je citai en exemple cette culpabilité profonde et transgénérationnelle qui avaient conduits certains, dont le frère de ma correspondante, à faire des choses exceptionnellement belles pour racheter post-mortem un peu de bonne conscience à leurs aïeux. Je restai évasive quant aux actions menées afin qu'il mordit à l'hameçon et me donna enfin la possibilité de lui porter l'estocade. C'est ce qu'il fit, en toute innocence. Je pus développer alors mon exposé, exagérant à des fins romanesques le profil très sensible mais engagé de l'acteur principal qui à peine âgé de 20 ans, avait choisi de servir la conscience de sa nation à travers  le service civique. Ce jeune allemand, travaillait donc actuellement au service d'une veuve de guerre, en Alsace et veillait à son bien-être. Il avait appris pour ce faire notre langue et faisait des progrès incroyables avec l'aide de sa tutrice française. Il l'assistait dans ses tâches quotidiennes, assurant cuisine, ménage, courses, lui faisait la lecture des journaux, la pauvre dame ayant perdu la vue. Bref, il lui offrait le meilleur de lui-même et, au fil des mois, elle avait eu à cœur d'en faire de même. Je trouvais cela à la fois beau, courageux, empreint de résilience. Je ne manquais pas de souligner la hauteur d'âme et la puissance de cœur qu'il fallait certainement à cette femme pour accueillir sous son toit, un des petits-fils de la lignée-même de ses bourreaux. Cet immense dignité empreinte de bienveillance, observée dans les deux camps, rendait à nos poilus ce qu'ils avaient perdu : l'honneur, la confiance et l'amour. Il ne m'interrompit à aucun moment, m'écoutant attentivement. Je clôt mon laïus par ces mots, que j'estimais pertinents et espérais percutants : " Je pense qu'ils ont tous deux raisons de se retrouver sur ce terrain de paix. "

Il pensait, digérait lentement ce que je venais de lui dire. Son regard était ailleurs, alors, afin de ne pas interrompre sa réflexion, je suis partie sur la pointe des pieds, emportant avec moi mes cahiers, ma belle histoire et mes rêves.

 

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