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Mes p'tits billets... pas toujours doux !

Ce blog est dédié à mes rencontres, mes passions, et à ma si jolie ville, Albi, coeur d'Occitanie. Pour le plaisir du partage, de l'écriture et peut-être, le vôtre... celui de la lecture !

A demain peut-être...

A la maison, rien ne va plus en ce début de mois de mars. Maman est dépressive, son état se dégrade. Sur les conseils d'un psychiatre, elle va devoir être hospitalisée. Nous resterons seuls, mon frère et moi à la maison, le temps qu'elle retrouve un peu plus de vigueur ou plus justement un peu de vie.

Pour l'heure elle dort toute la journée, le corps et l'esprit matraqués par des molécules anesthésiantes, qui l'empêchent de penser, de se nourrir, de se lever, de vivre. La vie s'échappe, elle file entre ses doigts, ses paupières baissées sur ses dernières semaines, comme un rideau de fer. Personne ne peut apaiser sa peine, même pas moi. J'essaie tous les jours de la faire sourire un peu. Elle reste insensible à mes sollicitations. Elle est ailleurs. Elle dit que les fleurs peuvent bien mourir, la maison peut s'écrouler, son cœur arrêter de battre, elle s'en moque. Au contraire même, elle parvient parfois à me dire qu'elle voudrait mourir maintenant. Quand je suis avec elle, je maintiens sa tête hors de l'eau, et j'ai l'impression que dès que j'ai le dos tourné, elle sombre à nouveau vers des profondeurs abyssales… Je culpabilise de partir à l'école, mais V me dit qu'il le faut. Il faut que je me sauve.

Ce matin, elle boit un verre de lait à côté de moi. Elle me regarde préparer mon cartable, mettre mes chaussures et mon manteau, elle attend un baiser. Je m'approche d'elle pour l'embrasser. Elle profite de cette proximité pour me dire, la voix à peine audible : " quand tu rentreras, je ne serai plus là. "  Je me redresse aussitôt, sans l'avoir embrassée. "Qu'est ce que tu dis maman ? " . Elle ne me répond pas, ramasse toutes ses forces pour se lever et marcher péniblement jusqu'à son lit. Ce jour-là, elle est entrée en clinique pour quelques mois. Je ne lui ai pas dit aurevoir.  Je n'ai pas eu le temps de l'embrasser.

Nous sommes restés seuls, mon frère et moi dans la grande maison. Mon frère venait d'avoir le permis. Il partait le soir voir ses copains. Lui aussi, essayait de se sauver. Je n'avais pas mesuré l'angoisse que j'allais avoir à endurer en son absence. La peur que lui aussi ne rentre pas. Qu'il ait un accident. Des soirées entières à trembler. Tout mon corps tendu, les mâchoires tellement serrées, tant la peur m'envahissait. Je me cachais sous les draps. J'écoutais chaque bruit comme un signal, une alerte. J'attendais son retour pour pouvoir enfin trouver le sommeil. V me disait de ne pas m'inquiéter, elle essayait mille astuces pour calmer mes angoisses. Chanter, réviser mes morceaux de musique dans ma tête, réciter des poèmes… Rien n'y faisait, seule, impérieuse, mon angoisse siégeait !

Ces longues soirées d'angoisse m'ont laissé des séquelles. Aujourd'hui encore, je supporte mal les retards. Il faut me pardonner, sur ce point j'ai très peu progressé.

Mon frère vivait sa liberté, sa vie de jeune homme et c'était bien normal. Il me donnait le meilleur de lui-même, me rassurait dès qu'il le pouvait. Il ne savait rien de mes angoisses nocturnes. Je l'en ai épargné. Nous nous débrouillions plutôt bien. Nous ne nous disputions pas. Nous partagions les tâches. Nous n'avions pas encore le droit d'aller voir maman. Bientôt avait dit le médecin, bientôt...

Bientôt mais trop tard pour moi. Mes grands-parents paternels sont venus me chercher. De force, j'ai fait ma valise à la hâte, de force je suis montée dans leur voiture, de force le soir-même, j'ai couché dans la chambre d'enfant de mon père. C'était pour mon bien. Cette décision faisait l'unanimité dans ma famille, elle rassurait tout le monde. Tout le monde sauf moi. Je ne voulais pas quitter ma maison, mes habitudes, mes seuls derniers repères. Je voulais préparer le jardin pour le retour de maman, tout ranger, nettoyer, pour qu'elle se sente à nouveau bien chez nous. Mes grands-parents m'ont longuement expliqué que maman ne pouvait plus s'occuper de moi et que j'étais encore trop petite pour rester seule avec mon frère. Je retournerai avec elle un jour, quand elle irait mieux. On ne m'a pas demandé mon avis, je ne l'ai donc pas donné. Mais ils ont compris à mes sanglots, blottie contre la valise à l'arrière de la voiture, qu'il ne leur était pas favorable.

Les matins, je devais me lever tôt pour prendre le bus. Nous habitions à 15 kms de l'école, dans un petit village, où tous les habitants étaient vieux. Il y avait deux arrêts sur le parcours. Au premier montait chaque jour un monsieur et sa sachoche, et parfois quelques mamies, et au deuxième enfin, cinq ou six jeunes élèves que je ne connaissais pas. En vingt minutes, nous arrivions à la halte des autobus. Nous descendions et partions chacun de notre côté. J'avais espéré que je connaîtrais quelqu'un dans le bus pour me rassurer un peu. Hélas, aucun visage connu. Le soir, même parcours en sens inverse, d'une monotonie affligeante. Les mêmes têtes, les mêmes vieilles et surtout cette même destination. Le village semblait déjà endormi au dernier arrêt. Il était environ 18 h 30 et la nuit sombre lui donnait un air inquiétant de ville fantôme. A ma grande surprise, mon grand-père m'attendait à la sortie du bus. Gentiment, il prit mon cartable et engagea la conversation sur le chemin de la maison. Nous avons échangé des banalités, j'ai répondu à ses questions, je n'en ai pas posé. Ma grand-mère m'attendait elle aussi, assise dans la cuisine, prête à me servir le dîner… La table était dressée, trois assiettes, trois verres, grand-père à droite, grand-mère à gauche et moi au milieu face à l'armoire. Un portrait posthume de mon père avait été peint par un artiste local d'après photo, et il trônait là, sur la crédence, comme un trophée, face à moi. Papa et moi allions dîner chaque jour face à face. Je n'ai jamais eu beaucoup d'appétit pendant mon séjour chez mes grands-parents. Le soir, je montais dans la petite chambre qui avait été celle de mon père autrefois, et une photo de lui m'accueillait, plus jeune cette fois. J'aimais la regarder. Je n'ai pas connu mon père jeune. Je le trouvais séduisant, un petit côté acteur de cinéma sur ce portrait façon studio Harcourt. Je pensais aussi à elle qui était morte désormais, à sa fille qui devait être encore plus triste que moi… Je m'endormais sur mon chagrin.

Suite...

 

 

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