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Mes p'tits billets... pas toujours doux !

Ce blog est dédié à mes rencontres, mes passions, et à ma si jolie ville, Albi, coeur d'Occitanie. Pour le plaisir du partage, de l'écriture et peut-être, le vôtre... celui de la lecture !

A demain peut-être...

 Dans la grande maison, les jours ont passé, raisonnant de souvenirs. Maman ne s'alimentait plus beaucoup, elle maigrissait, pâlissait, comme effrayée désormais par le jour, elle n'ouvrait plus les volets. Les vacances de Noël furent longues. Plus d'école pour rire, pour s'évader… J'étais cloîtrée dans un carcan de tristesse, de nostalgie amère, dans l'étroitesse aigüe des esprits asphyxiés par le malheur. Au beau milieu de tout cela, un nouveau séisme pointait le bout de son épée, affûtée, prête à me transpercer le corps jusqu'à mon cœur.

C'était la fin des vacances, l'hiver faisait s'endormir les maisons dès la tombée de la nuit, et peu de lumières s'allumaient avant le lever du jour. J'ai pensé que c'était chouette l'hiver avant, quand nous étions tous ensemble à la maison, près de la cheminée et que sur mes genoux le chat venait ronronner.

Ce matin-là, j'attendais le bus, adossée à la maison de nos voisins. Elle est sortie en robe de chambre bravant le grésil pour venir jusqu'à moi au prétexte de sortir ses poubelles.

" Comment ça va chez vous, pas trop dur ?... avec tout ça ? "... Elle a enchaîné les coups, immédiatement, sans me laisser lui répondre. " Deux morts… ce camionneur mérite la prison ! Tu l'as connaissais cette femme qui était avec ton père ? ". Le bus est arrivé. Je suis montée sans répondre, sans même la regarder. Elle venait de sortir sa poubelle. Elle me l'avais jetée en pleine figure, elle venait de me briser une deuxième fois.  Je tremblais de tout mon être. J'avais peine à respirer. J'ignorais qui était cette femme morte au côté de mon père. V essayait de me calmer… au prochain arrêt des copains et des copines allaient monter. Surtout ne rien montrer. Ne rien dire. Ne pas pleurer. J'ai tenu bon toute la journée. Pourquoi ne m'avait-on rien dit ? Pourquoi ?

Je suis rentrée à pieds. J'ai même traîné dans les rues, en passant devant le bureau de papa où je le rejoignais parfois pour rentrer avec lui. J'ai regardé longuement à travers la vitre. Il n'y avait personne. Pour l'heure, on ne l'avait pas remplacé. J'ai repoussé au plus tard mon retour à la maison. Maman m'a grondée, elle s'inquiétait. Ce n'était pas bien de lui faire faire du soucis. Mon frère est rentré. Du haut de ses 19 ans, sa peine était presqu'invisible. Il la dissimulait pour ne pas me faire pleurer. Il me protégeait de son chagrin, je le protégeais du mien. Ainsi, nous traversions dans une muette complicité notre malheur commun.

Je suis allée dans sa chambre. " Qui était avec papa le soir de l'accident ? " . Il a relevé la tête, et sans se tourner, m'a donné son prénom. Un prénom familier. La lame de l'épée qui avait commencé ce matin à entrer dans mon corps, achevait de le transpercer de part en part, trouvant sur son chemin mon cœur déjà meurtri. Tout vola en éclat. Il me prit dans ses bras, et me consola longuement. Le pacte était scellé, nous n'en parlerions jamais à maman. Elle était trop fragile...

Je n'ai pas pu m'endormir ce soir-là. Elle aussi était partie. Je ne la reverrai jamais. Elle aidait papa quand maman était hospitalisée. C'était une amie d'enfance de mon père. Je l'aimais bien car elle était gaie, attentionnée et que ses passages à la maison apportaient une fraîcheur nouvelle. Papa et elle avaient-ils vécu une histoire d'amour ? J'en suis venue à le souhaiter. Papa n'est pas mort seul, elle était à ses côtés. J'ai pensé à ses enfants, à sa fille surtout… Elle avait perdu son papa, maintenant sa maman… Mon père avait tué sa mère ? Pouvait-on l'en accuser ? Non, c'est ce camion qui les a tué tous deux. Cette benne trop lourde qui a quitté sa trajectoire pour s'écraser sur la voiture. Ce n'est pas papa qui est responsable. Non, c'est le destin. Lui seul.

C'est moi qui ai sonné chez la voisine le lendemain. J'ai pris un peu d'avance pour ne pas manquer le bus. Elle était surprise de me voir devant sa porte. Je lui ai dit que cette fois c'est moi qui sortait les poubelles. Du haut de mes douze ans, je l'ai menacée. " Un mot sur cette histoire à ma mère et je vous tue. Vous m'entendez, je vous tue. De mes mains, je vous étrangle pour que plus jamais vous ne puissiez sortir vos poubelles. Compris ?! "

J'avais envie de le faire tout de suite. De lui rendre coups pour coups ceux que la veille elle m'avait assénés. Elle a fermé la porte et j'ai entendu la clef tourner dans la serrure. J'étais fière de moi. Moi la petite fille au carré, aux chaussures cirées et à la tenue bien rangée, moi, j'avais eu le courage de m'opposer à elle. De m'opposer tout court. C'était la première fois, et j'ai compris tout de suite que ce ne serait pas la dernière. Il allait falloir apprendre à se défendre des mauvaises langues, à s'éloigner des malveillants, à faire taire les pseudos certitudes, à faire céder les évidences alambiquées. J'allais m'y employer. 

V est venue avec moi ce jour-là, elle m'a soutenue, accompagnée. C'est elle qui a osé sonner à la porte, elle qui a menacée cette femme. La journée s'est bien passée. Je n'avais pas le cœur guéri, non, mais ma cage thoracique semblait moins confinée. Mes amis ne savaient rien de cette histoire. Rien sur le décès de cette femme. J'en étais convaincue. Je pouvais continuer sur mon chemin de dupe, et faire semblant d'y croire,  tout irait bientôt mieux...

Suite...

 

 

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