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Mes p'tits billets... pas toujours doux !

Ce blog est dédié à mes rencontres, mes passions, et à ma si jolie ville, Albi, coeur d'Occitanie. Pour le plaisir du partage, de l'écriture et peut-être, le vôtre... celui de la lecture !

A demain peut-être.

Pas d'essence machiavélique dans ce plan fomenté tout de même pour arriver à mes fins, mais plutôt un jeu psychologique qui relevait plus du théâtre de boulevard, que d'un thriller. Ainsi, je devais parvenir à capter l'intérêt de mon grand-père, en l'invitant à me livrer quelques détails sur sa vie, tenus alors secrets afin de créer une proximité intellectuelle favorable à l'échange. Un devoir d'histoire m'en donna l'occasion. Le sujet, concernant les premières puissances européennes engagées dans la 1ère Guerre Mondiale, m'offrait un alibi en bêton armé pour approcher l'ennemi. Je montais les escaliers quatre à quatre vers son bureau afin de lui poser quelques questions pour étayer mon devoir, et lui  donner plus de sens. Il accueillit ma requête sans grand enthousiasme, me proposant de revenir le lendemain à la même heure. Avait-il besoin de rafraîchir sa mémoire, de chercher en lui les blessures, de se retourner sur ce douloureux passé pour en définir les contours, de remonter l'horloge de sa haine pour m'en donner le récit exact ? Ou bien, souhaitait-il préparer le champ de bataille, nettoyer ses armes, son fusil Berthier, s'assurer d'avoir assez de munitions pour venir à bout de mes questions ?

Le fait est que le lendemain, c'est lui qui était prêt avant moi. A mon retour de l'école, il m'attendait. Il me laissa goûter tranquillement, me regardant prendre des forces pour partir à l'assaut de ses souvenirs. En quelques bouchées, je me suis rendue disponible. J'étais prête à l'écouter, prête à découvrir son histoire, car l'Histoire n'avait rien retenu de lui. 

Dans son petit bureau, dont les murs avaient gardé la mémoire des Gauloises, le plafond ocré de nicotine, il avait ajouter une chaise à côté de son fauteuil. Il s'assit calmement, respira profondément et me dit : " Alors, que veux-tu savoir ? " . " Si tu es d'accord, je veux bien que tu me dises quand est-ce que tu es parti à la guerre ? ". En préambule, il m'avertit aussitôt : " on ne part pas à la guerre. On part faire la guerre ! "

Le ton martial avec lequel il entrait dans sa mémoire de soldat, me glaça le sang. Ce que j'allais découvrir s'appelait l'horreur. Je ne le savais pas. Il me donna donc pour commencer quelques dates clés. Il avait 20 ans. Il venait de rencontrer Madeleine, l'amour de sa vie. Ils avaient tous deux décidé de se fiancer lorsque la guerre éclata. Gabriel et Madeleine devraient s'attendre, faire la guerre, ça prend du temps, parfois toute une vie, parfois la vie. Mon grand-père appartenait au 15ème régiment d'infanterie basé à la caserne d'Albi, 8ème compagnie. Le 416ème régiment d'artillerie est officiellement formé le 1er avril 1915, mais, leur entrainement commence dès le 11 mars à l'ouest de Montpellier. Il regroupe de jeunes soldats venus de Rodez, Carcassonne, Perpignan, Castelnaudary, Béziers, Mende, Narbonne et Albi. Le lieutenant Colonel Audema commande le régiment et entraîne ses hommes dans les garrigues, terrains incultes, très favorables aux manœuvres et champs de tir de circonstance. Le 416ème est impatient de connaître sa destination. Il quitte Montpellier le 5 avril, pour rejoindre la ville de Cuperly, en Champagne. Puis avance vers Villers-Bretonneux, dans la Somme. Il manœuvre dans les bois, jours et nuits. Ils vont renforcer le 30ème dont le front s'étend de Dompierre à la Somme. Dompierre est occupé par les allemands. Eux sont à Frise. Les attaques pleuvent, et les "Bleuets", ces jeunes soldats inexpérimentés, vont découvrir les tranchés et les boches. Tous les 4 jours, le 416ème va relever seul. Sur le plateau de Dompierre où mon grand-père se trouve, le 1er juin, le réveil est sonné par les allemands, à 2 h 45 du matin, au moyen de torpilles de gros calibres. L'ennemi attaque. Il faut lui répondre et maintenir la position. L'empêcher d'avancer. Les tirs fusent, quelques mines explosent. Des hommes tombent dans un nuage de poussière, l'odeur de la poudre se répand, comme une trainée d'encens annonçant leurs funérailles. Mais eux n'auront pas d'encens, pas de prières, pas de derniers baisers. On enterrera leurs corps meurtris demain, quand la lumière viendra bercer leur dernier sommeil. En attendant, il ne faut pas penser. Il ne faut pas non plus réfléchir. Il faut agir, se battre et essayer de sauver sa peau. Pour assurer la victoire de Champagne, le 416ème se fera décimer aux deux tiers. Que de vies sacrifiées pour une bataille ! Mon grand-père s'arrête un instant. Il se lève, regarde par la fenêtre pour s'assurer qu'il est bien là, ici, dans le présent, vivant. Je suis abasourdie par son récit. Par cette mémoire intacte des dates, de lieux et des noms. Moi, je ne vois pas les visages, mais pour lui, ils sont gravés là, dans son esprit, à jamais. Il reprend son récit, et d'autres paysages se dévoilent, des bourgs, des noms si jolis qu'on ne peut imaginer qu'ils aient été des champs de bataille : la fontaine Saint Robert, le ravin de la Dame, petite carrière d'Haudremont, la ferme de Thiaumont, La côte du Poivre… Puis vient le nom qui résume encore de nos jours la Grande Guerre : Verdun. Il y arrive le 10 mai 1915. Le 25 mai, le Général Pétain félicite le régiment pour sa bonne tenue et sa belle conduite à Verdun.  Il restera 8 longs mois à Verdun, dans ses tranchées humides et froides. Il se recouvrait des corps de ses amis morts pour ne pas geler durant la nuit. Il mangeait peu et mal. Pas assez de gnole pour oublier l'horreur.  Le 416ème sera cité à l'ordre de l'armée et son drapeau orné de la croix de guerre. Je ressens sa fierté, mêlée à une profonde tristesse. Il me parle alors d'un train appelé le Varinot. Le train permettait la desserte des champs de bataille, véhiculant la chair à canon et quelques vivres pour l'engraisser, sur les sites stratégiques. Par ce même train, par centaines entassés, les blessés étaient ramenés en sens inverse, des champs de bataille vers l'arrière poste, défigurés, sanguinolant et gémissant, murmurant dans leurs derniers souffles les prénoms de leur fiancée. Du bleu de leur capote, on ne percevait plus rien. Leur sang les teintait en noir comme un signe de deuil. Nous passâmes ainsi, deux ou trois heures… Je ne me souviens plus. J'étais abattue. J'avais l'impression de comprendre enfin qui était mon grand-père, d'où venait son caractère trempé et son incapacité à aimer. Pour ne pas terminer son récit sur une note trop noire, il me livra un dernière petite anecdote. Il venait de se battre contre l'ennemi  au lieu dit le Kemmel, vers Bruloze, le 25 avril 1918. Le caporal Armand Rabaud s'est levé pour tirer des coups de feu, debout sur le parapet, afin d'empêcher les équipes de lance-flammes de s'approcher de la tranchée. Les coups ont fusé et l'homme est tombé. Il est tombé mourant à côté de mon grand-père. Le combat a cessé faute de munitions. Mon grand-père est blessé, il n'entend plus rien. Son tympan vient d'exploser comme une bombe, et sa tête raisonne encore de la violence du coup. Armand, allongé et baignant dans son sang s'accroche à lui. Il lui parle, mais Gabriel n'entend pas. Il approche son oreille de sa bouche, Armand lui tend sa montre, et lui dit : " peux-tu la rapporter à mon père ? ". Gabriel la prend, la glisse dans sa poche. Les boches arrivent pour piller les morts et les blessés dans la tranchée. Mon grand-père tremble. Il enlève sa montre, la met au poignet du caporal, et s'enfuit. Son regard a changé, je peux y voir à présent de la douceur, de la compassion. Il me regarde et me dit : la première chose que j'ai fait en rentrant, c'est de rechercher sa famille. Je suis allé la leur rendre et je leur ai dit que leur fils était un héros." 

J'avais envie de pleurer, de le serrer dans mes bras et de lui dire que lui aussi, pour moi, pour nous, était un vrai héro. Mais sa pudeur, sa froideur m'en ont empêchée. Je profite de ces lignes pour l'écrire aujourd'hui : Gabriel Granier est un héro de la Grande Guerre, et il est mon Grand-Père.

 

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