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Mes p'tits billets... pas toujours doux !

Ce blog est dédié à mes rencontres, mes passions, et à ma si jolie ville, Albi, coeur d'Occitanie. Pour le plaisir du partage, de l'écriture et peut-être, le vôtre... celui de la lecture !

A demain peut-être...

Je viens de me lever. Il est 4 h 33. La nuit recouvre la ville et j'attendais le soleil ! Je croyais avoir dormi au moins 8 heures et ma déception s'écrit en caractères rouges sur le tableau du four de la cuisine comme un rappel à l'ordre. Je frissonne. La maison est vide. Le chat dort en rond dans son panier, pas même un regard pour moi. J'ai bien envie de me venger et de le réveiller. J'ai finalement pitié. Le chien a voulu m'accompagner dans mon périple nocturne, mais l'odeur du café n'est pas très attractive et mon canidé décide illico de retourner dans ma chambre où il a ses habitudes et plus de chaleur. Il ne reste que moi. Moi et V, V et moi en face à face. Une tasse de café et mes cigarettes.

C'est peut-être le moment de nous parler, de nous en dire plus sur notre rencontre. V est silencieuse. J'ai l'impression qu'elle dort encore, anesthésiée par une tisane de valériane doublée d'un peu de mélatonine. J'en profite pour m'interroger un peu sur ce double qui s'est installé en moi et qui y sommeille pour l'heure, mais ne tardera pas à se réveiller.

Comment est-elle entrée dans ma vie cette étrangère ? Je l'ai croisée la première fois dans le miroir au jour 1 de mon confinement. Je vous l'ai dit. C'est tout moi, mais en plus vieille, plus triste ou plus réaliste, l'avenir nous le dira. Elle est cet autre moi, désengagée de la vie, sournoisement voyeuriste, émotionnellement aseptisée, vieillissante et flétrie, opposant à la vie sa détresse infinie. J'essaie de la comprendre pour mieux l'apprivoiser. Elle me résiste pourtant, s'évanouissant dans un éclat de rire, se dissimulant habilement derrière un sourire. Elle m'échappe, s'envolant comme l'oiseau qu'on observe et qui nous aperçoit. Elle va m'apprendre la patience. J'ai déjà la détermination !

Mon café est froid. Ma cigarette s'est consumée. Le temps a passé. Il est 5 h 40. Dans la verrière une lumière s'allume. Une voix amie, une question bienveillante... Oui, je vais aller me recoucher, oui, je vais essayer de dormir plus longtemps, oui, demain je boirai moins de café… Oui. Je promets d'être plus adaptée à la vie, pour une fois. 

La porte s'est refermée sur ma promesse, laissant derrière elle un doute… Je ne suis pas si sure de pouvoir m'adapter à cette vie. Pas convaincue de ne pas y être hostile. V s'est réveillée. Elle se tient là, devant moi. Elle me regarde boire mon café, comprend immédiatement mon désarroi. Elle est moi. Elle et moi en plein émoi.

V regarde son téléphone. Quelques amis ont liké mes dernières publications. Certains ont pris le temps de les commenter. Elle lit et remercie brièvement, cliquant sur ce pouce levé, machinalement, pour signifier sa joie virtuelle, empreinte de gratitude. Le son est coupé. Elle s'en fiche puisque les gens n'ont rien à dire qu'elle ne sache déjà : Nombre de morts, nombre de personnes en réanimation, nombre de personnes malades estimé, en France, en Italie, en Espagne… Dans le monde, détail des sorties autorisées, mauvaise gestion de la crise, essais cliniques, Docteur Rahout ou Docteur Ragout, Chloroquine ou pas Chloroquine, ordonnances de l'état… Et puis il y a, au beau milieu de tout ce fatras d'annonces stériles, la photo d'un enfant mort dans les bras de son père, en Syrie, dans l'épaisse et dense froideur de l'ignorance, assez loin pour que personne ne le voit. Son visage semble figé dans la glace, ses cils sont gelés, sa bouche entrouverte ne laisse s'échapper plus aucune buée. Pas un souffle de vie. Il est emmailloté dans des couvertures sales, c'est son père qui tient son petit corps inerte à bout de bras, à bout de souffle. Il le tient serré contre lui dans un dernier élan d'espoir, pensant que la chaleur de son corps réanimera le sien. V sait qu'il est mort. D'un simple geste de sa main, de bas en haut, elle balaye l'écran, infligeant à cet enfant une deuxième mort. V ne s'en émeut pas. C'est comme ça.

Une pub pour des faux ongles apparaît juste après accompagnée certainement par une assourdissante musique rythmant avec enthousiasme les différentes étapes de la pose. Retournons à l'essentiel, au merveilleux paraître, première source de bonheur dans notre monde, à cette course insensée à toujours plus de "beauté" vécue par beaucoup de femmes comme une nouvelle dictature du bonheur. Oui, désormais on peut associer ces deux mots, V le sait, cela ne choque personne. Ah, un peu d'oxygène, de légèreté. La vidéo indique que c'est facile à réaliser, c'est moins cher qu'en institut et puis, finalement que ça vient de Chine… Le seul bémol dans cette magnifique univers de rêve ! Dans ce cas, autant acheter ces collants magiques qui vous galbent les jambes, vous remontent les fesses et font disparaître vos premiers bourrelets. Ou encore cette crème merveilleuse qui vous retend la peau en moins de 30 secondes, anéantissant au passage tous les efforts consacrés aux avancées de la chirurgie esthétique ! On peut acheter cela en boutique, c'est plus sûr tout de même. Soyons sérieux et restons optimistes.

V regarde tout. Elle observe. Elle dissèque chaque image méticuleusement, mais n'analyse rien. Absorbe sans réfléchir ce " tout " qui n'est rien. Elle aborde sa journée comme on ouvre un journal, sans réel appétit. Un rituel de somnambule, dont chaque geste est précis, ciblé. Une vie à l'économie. Economie d'émotions, de sensations, une vie qui paraît éternelle.  J'aimerai tellement qu'elle puisse voir avec mes yeux, tout l'espoir que l'on trouve dans un regard d'enfant, toute la tendresse du monde posée au creux d'une ride, et tout l'amour qu'il y a dans le cœur d'un homme. Je voudrais tant lui dire qu'il faut croire en demain, qu'il n'y a pas de hasard, et qu'il faut juste voir, en ces heures plus sombres, un signe du destin. V s'étonne de mon soudain optimisme. Je vois sa bouche se tordre en un sourire narquois. Je ferme les yeux sur elle, et je tourne la page de mon journal quotidien.

Le soleil s'est levé dans un ciel sans nuage. La lumière est puissante, le printemps est pimpant et offre à mon regard une nature lumineuse, jouant de ses couleurs, arborant fièrement une santé de fer. Je ressens le contraste de ma fragilité face à cette force que je n'avais pas mesurée virus, elle vit, croît sans cesse au fil des jours... Ici c'est le rosier qui dévoile le poudré de sa première fleur, là le cerisier qui danse dans la brise matinale aussi pur qu'une robe de mariée, au loin le palmier qui fièrement s'élance vers un ciel toujours plus haut, alors que nous voilà contraints, confinés, affaiblis et trop pâles… J'ai envie d'une longue balade pour prendre quelques forces à cette nature si robuste. Je voudrais poser mes mains sur le tronc d'un grand arbre, respirer un bouquet de lavande ou un rameau de mimosa, marcher les pieds dans l'eau au bord de la rvière, courir vers l'horizon sans jamais m'essouffler et sentir dans mon sang cet afflux d'oxygène, traversant mes poumons, monter jusqu'à mon cœur !

Je n'ai rien fait de tout ça ce matin, non pas parce que je ne pouvais pas le faire. Non. Je n'ai rien fait de tout ça car je n'avais pas imaginé que cela pourrait me donner du plaisir. Voilà un petit bonheur à portée de la main. Il ne me coûtera rien. Il sera tout simplement bon, bon pour moi. J'aurais pu le faire mille fois, mais je ne savais pas. Est-ce cette situation qui m'empêche, qui me fait prendre conscience de cela ?

Je rentre. La maison dort encore. Il est bientôt 10 heures. Le sommeil, sur la pointe des pieds, revient doucement… Je vais aller me coucher. Je me fais un cadeau, cette fois en pleine conscience, je vais rêver un peu !

Le réveil est parfois un difficile retour à la réalité. Je dois appeler maman, isolée, confinée, dans la chambre d'une maison de retraite qui est devenue la sienne depuis 18 mois. Je ne peux plus aller lui rendre visite. C'est interdit pour des raisons sanitaires. Pour des raisons de cœur, cela m'est difficile. Maman ne se plaint pas. Elle me rassure en me répétant sans cesse, que " les dames sont si gentilles", " on s'occupe bien de moi ". Mais j'entends l'inquiétude qui fait trembloter sa voix. " Comment allez-vous ? Ton mari ? Mon petit fils ? "... et ce terrible "qu'as tu fait aujourd'hui" auquel je n'ai presque rien à répondre. Je voudrais la faire rêver un peu, alors j'organise parfois un voyage dans mon jardin. Je détaille par le menu, l'éclosion des boutons de fleurs, la rapidité de pousse de la pelouse, le chant des oiseaux… Je donne des nouvelles du chat, du chien qu'elle affectionne tant. Elle me pose chaque jour les mêmes questions sur mes frères. J'imagine qu'elle leur pose les mêmes sur moi… Je réponds que tout va bien. C'est plus facile et plus léger que de lui donner à ressasser la nuit durant les problèmes de chacun. Puis, il faut se quitter, se dire " à demain " sans pouvoir la prendre dans mes bras, sans qu'elle puisse offrir sa joue à mes baisers. Je lui dis que je l'aime : c'est ma façon de compenser le manque de preuve de cet amour en cage. Elle ne me répond pas. Maman ne s'adonne pas à l'étalage de sentiment, je l'ai souvent regretté. Elle faîte ainsi, de pudeur et de droiture. J'aurais voulu qu'elle soit autrement, plus tendre, plus aimante. Mais voilà, je l'aime comme elle est.

V m'observe. Je sens son regard oblique posé sur mon épaule. Je ressens un sentiment intense de culpabilité. Une averse de reproches va s'abattre sur moi. Je sais ce qu'elle pense. V me voit comme une fille indigne. V me juge.

suite… 

 

 

 

 

 

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